La lune apparaît dans la poésie chinoise plus que toute autre image. Plus que les montagnes, plus que les rivières, plus que le vin — bien que le vin soit un très proche second. Un compte approximatif des Poèmes complets de la dynastie Tang (全唐诗 Quán Tángshī), qui contient environ 49 000 poèmes, révèle que le caractère 月 (yuè, lune) y figure dans plus de 10 000 d’entre eux. Cela fait un poème sur cinq.
Pourquoi la lune ? Parce que dans une civilisation où les gens étaient constamment séparés par de vastes distances, la lune était la seule chose que tout le monde pouvait voir en même temps. Si vous étiez en poste à la frontière et votre famille se trouvait à Chang'an (长安 Cháng'ān), vous pouviez lever les yeux et savoir qu’ils voyaient la même lune. C’était l’écran partagé du monde ancien.
Li Bai et la lune
Aucun poète n’a aimé la lune plus que Li Bai (李白 Lǐ Bái). Il en faisait une obsession — dans ses chansons à boire, ses poèmes d’adieu, ses méditations philosophiques. Selon la légende, il serait mort en essayant d’embrasser le reflet de la lune dans une rivière alors qu’il était ivre. Ce n’est probablement pas vrai, mais le fait que les gens y aient cru en dit long sur sa réputation. À lire ensuite : Les Quatre Saisons dans la poésie chinoise : un guide de lecture saisonnier.
Son poème sur la lune le plus célèbre est aussi le poème le plus connu de la langue chinoise :
> 床前明月光,疑是地上霜。 > 举头望明月,低头思故乡。 > Clair de lune devant mon lit — je pensais que c’était du givre sur le sol. > Je lève la tête, je regarde la lune brillante. Je baisse la tête, je pense à mon pays natal. > (Chuáng qián míng yuè guāng, yí shì dì shàng shuāng. Jǔ tóu wàng míng yuè, dī tóu sī gùxiāng.)
« Pensée en une nuit calme » (静夜思 Jìng Yè Sī) ne fait que vingt caractères. Chaque Chinois vivant sait le réciter. Le poème fonctionne grâce à sa précision physique — la tête se lève, la tête se baisse, et entre ces deux mouvements, tout le poids de la nostalgie atterrit.
Mais le plus grand poème de Li Bai à la lune pourrait être « Boire seul sous la lune » (月下独酌 Yuè Xià Dú Zhuó) :
> 举杯邀明月,对影成三人。 > Je lève mon verre pour inviter la brillante lune. Avec mon ombre, nous sommes trois. > (Jǔ bēi yāo míng yuè, duì yǐng chéng sān rén.)
Il est seul. Il invite la lune à boire avec lui. Maintenant ils sont trois : Li Bai, la lune, et son ombre. C’est à la fois drôle et triste — un homme tellement seul qu’il se fait des amis parmi les astres.
Les multiples significations de la lune
La lune dans la poésie chinoise n’est pas un symbole unique. C’est tout un vocabulaire :
| Image de la lune | Chinois | Signification | |---|---|---| | Pleine lune (满月) | mǎnyuè | Retrouvailles, complétude, réunion familiale | | Croissant de lune (新月) | xīnyuè | Nouveaux commencements, jeunesse, espoir | | Lune décroissante (残月) | cányuè | Déclin, vieillissement, perte | | Lune sur l’eau (水中月) | shuǐ zhōng yuè | Illusion, beauté inaccessible | | Lune derrière les nuages (云遮月) | yún zhē yuè | Séparation, obstruction, vérité cachée | | Clair de lune sur le givre (月霜) | yuè shuāng | Solitude froide, exil |La pleine lune est particulièrement chargée de sens. La Fête de la mi-automne (中秋节 Zhōngqiū Jié), célébrée le quinzième jour du huitième mois lunaire, est spécialement consacrée à la contemplation de la lune et à ...